Mercredi 16 février 2011 3 16 /02 /Fév /2011 00:05

 

Cet article se veut une réponse aux contempteurs de la fantasmée dévirilisation de l'Europe et du monde occidental. Il se veut aussi une réponse à ceux et celles qui pensent le féminisme comme une lutte contre le masculin, comme une guerre de position dont l'enjeu consisterait à gagner du terrain sur les territoires occupés par les hommes. Non, la guerre des sexes n'aura pas lieu. Elle ne doit pas avoir lieu, sous peine de renforcer les réflexes patriarcaux et les replis sur des codes de genre qui reconduisent les rapports de domination que nous cherchons à déconstruire et à combattre. Il ne s'agit pas de reléguer les combats du féminisme dans l'arrière-boutique des vieilles idées et luttes dépassées. Bien au contraire, nous sommes convaincus que la poursuite de ce combat et la conquête de l'égalité réelle entre les hommes et les femmes ne sont possibles que si elles s'adossent à la prise en compte et à la compréhension de l'angle mort de la pensée des relations de sexe: le masculin. Avec Bourdieu, nous pensons que « l'effort pour libérer les femmes de la domination, c'est-à-dire les structures objectives et incorporées qui la leur imposent, ne peut aller sans un effort pour libérer les hommes de ces mêmes structures qui font qu'ils contribuent à l'imposer » (La domination masculine).

 

 Une nouvelle conception de la masculinité

 Le masculin n'a pas encore fait l'objet de l'entreprise d'analyse critique et de déconstruction systématique et profonde qui ont concerné le féminin. Les raisons historiques de ce déséquilibre sont évidentes: la pensée du genre (gender) et la dissection des rapports sociaux de sexe qui en est le corolaire se sont déployées dans le sillage des luttes féministes et dans la perspective d'un engagement militant auquel nous devons beaucoup. Forts de ces acquis, il nous faut aujourd'hui porter l'effort de réflexion sur la masculinité. Refuser ce mouvement de va-et-vient qui conduit à s'interroger sur la situation particulière des agents de la domination reviendrait à nous priver des solutions radicales et durables qui résident dans l'étude conjointe des deux termes du système d'oppression que nous cherchons à faire échouer.

 

Même si le champ des men's studies s'ouvre grâce à de nombreux chercheurs en sciences humaines et sociales, l'on continue trop souvent à concevoir la masculinité comme un système stable, lisse et tout formé, un point fixe qui se définirait et se recomposerait par rapport/en réaction aux revendications et aux émancipations féminines. De cette conception découlent tous les discours de la crise d'une masculinité perturbée, déstabilisée par son autre, ce qui lui est extérieur. Dans cette brèche peuvent alors s'engouffrer tous ceux qui se font fort de déplorer la perte de substance d'une masculinité toujours ébranlée, menacée dans son être par la libération des femmes. Il ne s'agit pas de nier les conséquences que les évolutions de la condition féminine dans les sociétés occidentales contemporaines peuvent avoir sur les comportements masculins. Mais il ne s'agit pas non plus d'en faire le seul et unique facteur d'une remise en cause d'un masculin figé dans sa toute-puissance.

 

 

 

 

Quelle crise de la masculinité?

 Nous souhaitons ici bouleverser la rhétorique bien connue de la crise du masculin en déplaçant le foyer de cette crise. A la conception d'une crise issue de la collision avec une altérité dangereuse, crise causée par l'irruption de menaces externes, nous opposons l'idée d'une crise interne, consubstantielle à la construction sociale, culturelle et psychique de la masculinité. Avec Monique Schneider (Généalogie du masculin), nous situons la crise au cœur du processus d'émergence de la masculinité. L'hégémonie sociale dont les hommes sont bénéficiaires et dépositaires constitue l'envers de toute une séries d'opérations de coupures, mutilations, séparations et arrachements symboliques visant à différencier l'individu masculin en devenir d'un féminin interdit, barré. Plus qu'une identité définitivement construite et stabilisée, le masculin est toujours en-jeu, pris dans une tension, un renoncement à soi problématiques. Ainsi le pouvoir (du) masculin s'érige-t-il toujours sur une crise constitutive qu'il se doit de masquer, de recouvrir et de conjurer. La crise est toujours latente, toujours déjà là. Elle est donc moins créée, provoquée, que mise au jour, révélée par un certain nombre de configurations socio-politiques parmi lesquels les revendications féministes ne doivent bien sûr pas être négligées.

 

On le voit, l'individu masculin conforme au genre qui lui est assigné n'est jamais que le produit d'un processus douloureux qui fonde sa vulnérabilité profonde et intime, qui ne résiste pas à l'épreuve de sa visibilité. La supposée « crise » du masculin dont nos sociétés seraient le théâtre ne doit donc pas être considérée comme un moment de brouillage, une anomalie ou un ensemble de déviances, mais comme l'éclaircissement, la découverte (au sens littéral du terme) des injonctions contradictoires qui et que constitue le processus de masculinité. Car il faut désormais entendre ce mot en deux sens distincts: « la masculinité a deux dimensions : d'une part, elle se donne comme matrice d'identification des individus (…); d'autre part, elle produit une matrice de prescriptions/proscriptions, sur le mode du « tu dois/tu ne dois pas être » (Thierry Hoquet, La Virilité). Si la masculinité renvoie à un ensemble de critères, de caractères et de caractéristiques, elle désigne également le dispositif, la machine socio-politique qui produit et institue le masculin. Étudier les ressorts et les conséquences de la domination masculine ne doit donc pas nous faire oublier que les hommes sont autant sujets qu'objets de celle-ci. Soumis à ce que Bourdieu appelle un « devoir-être », « une charge », un « idéal impossible », l'individu masculin est moins exhorté à être qu'à ne pas être (une fille, une femme, une mauviette, un homosexuel...).

Le combat que nous devons mener doit par conséquent être tout entier tendu contre le dispositif de pouvoir patriarcal et ceux qu'il incarne/ qui l'incarnent, dispositif de pouvoir qui s'exerce aussi bien sur les hommes que sur les femmes. A ceux qui préfèreraient la facilité de l'accusation en nous reprochant d'ignorer les violences symboliques et physiques dont sont principalement victimes les femmes, nous répondons que nous ne les oublions aucunement. Nous sommes néanmoins convaincus qu'ignorer la nécessaire libération du masculin des injonctions et des violences symboliques qui pèsent sur lui (au risque d'en renforcer la puissance) revient à se priver des moyens intellectuels et politiques d'achever l'émancipation des femmes. La déconstruction de la virilité obligatoire n'est pas (seulement) le bienfait collatéral ou la conséquence logique de la lutte féministe, elle en est la condition indispensable. Les deux moments ne se succèdent pas dans une chronologie de la libération qui procèderait par étape ou par urgence, ils doivent être concomitants pour être véritablement efficaces.

 

Libérer les hommes

 Libérer les hommes des multiples injonctions à la virilité, cette « virilité-charge » dont parle Bourdieu, n'est pas entreprise facile. Dès le plus jeune âge, les individus masculins sont confrontés à des prescriptions de genre contradictoires promouvant un modèle de masculinité « moderne » fait de sensibilité, d'attention et de douceur en même temps qu'un modèle hérité des conceptions traditionnelles d'une masculinité conquérante et hégémonique. C'est dans ces tensions, dans ces rencontres parfois violentes que se débattent aujourd'hui la plupart des jeunes garçons. Elles informent leurs rapports aux filles, à l'autorité, mais aussi à leur propre corps et aux garçons jugés « déviants ». Libérer les hommes, c'est d'abord ouvrir l'espace au sein duquel ils pourront verbaliser, exprimer les tensions et les transactions douloureuses auxquelles ils sont confrontés dans de très nombreux aspects de leur vie quotidienne. Comment en effet expliquer l'échec scolaire masculin tendanciellement plus important que celui des filles, comment expliquer que la majorité des comportements à risque soient le fait de garçons et de jeunes hommes sinon en y voyant les grippages, les accrocs d'un processus de construction si violent qu'il peut aller jusqu'à l'autodestruction? Mais notre société, héritière de conceptions assimilant le masculin à un universel neutre, demeure prisonnière de cet impensé du masculin comme produit d'une construction sociale et culturelle. La masculinité, entendue comme produit socio-culturel, reste le point aveugle de notre conception moderne des rapports sociaux de sexe. Nous ne voyons souvent que de l'agressivité, de la violence, le déferlement de la testostérone là où se manifestent les symptômes de constructions contradictoires que les plus fragiles (socialement, économiquement, culturellement...) ne peuvent résoudre que dans la cassure, la destruction, le déflagration. Pères divorcés, chômage et précarité masculines, violences et replis virilistes dans certains quartiers... Autant d'enjeux politiques et sociaux que l'on s'empêchera de comprendre dans la multiplicité de leurs dimensions tant que l'on ne les lira pas aussi sous l'angle d'une construction conflictuelle et erratique de la masculinité.

 

Il faut donner la parole aux hommes. S'ils ont toujours accaparé la parole publique, tournée vers l'extérieur, les voici encore privés de la parole intime, celle qui découvre l'intérieur, le détaille, le dissèque, le met au jour. Donner aux hommes le droit (d'accès) à l'intime (transgressif du point de vue d'une masculinité traditionnelle), c'est aussi leur permettre de se faire les hérauts de leurs propres problématiques, d'exhiber les injonctions à la virilité obligatoire qui puisent leur force dans le silence qui les recouvre, l'ombre qui les naturalise, pour mieux les mettre à distance et les récuser. S'il est illusoire de penser la crise du masculin comme simple réaction à l'émancipation féminine, il est également illusoire de croire que la déconstruction des modèles virils et patriarcaux sera la conséquence logique du seul mouvement féministe. Encore une fois, le modèle qui consiste à penser l'effet d'une intervention externe sur une masculinité univoque est insuffisant. Les problématiques propres au masculin doivent être envisagées pour elles-mêmes, non pas contre le camp des femmes, mais avec les femmes et l'ensemble des progressistes dans le même mouvement de lutte contre les logiques de domination. Simplement, ce mouvement est voué à son inachèvement s'il ne prend pas acte du fait que le masculin ne se confond pas avec ces logiques, qu'il en est certes la courroie de transmission mais aussi le prisonnier invisible.

 

De nouvelles questions apparaissent, de nouveaux champs s'ouvrent pour les sociétés occidentales: comment enrayer la marginalisation scolaire d'un nombre croissant de garçons, préludes à l'exclusion sociale? Comment penser l'égalité du père et de la mère dans les cas de divorce et de droit de garde d'enfants? Comment libérer la sexualité masculine paradoxalement dissimulée dans/par l'évidence de la domination? Comprendre que la domination masculine s'érige sur des fragilités intrinsèques et recouvre des tensions beaucoup plus complexes n'est pas nier la réalité de l'oppression et de l'infériorisation des femmes et du féminin dans de nombreux secteurs de nos sociétés. C'est au contraire se donner les moyens de débusquer l'ennemi qu'une conception monolithique, stable et lisse du masculin continuait à laisser tranquille, tapi dans l'obscurité. C'est donner aux hommes les moyens de renoncer à des injonctions qu'ils ne peuvent nulle part mettre en mots, mettre à distance, interroger. C'est enfin leur donner les moyens de les combattre.

Par Regards Croisés
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Retour à l'accueil

Présentation

  • Regards Croisés - Le blog de Cyril Barde et Jonathan Guémas
  • : Regarder la gauche en face, sans dérobades ni faux-semblants, telle est l’ambition de ce blog. Les deux rédacteurs, Cyril Barde et Jonathan Guémas, respectivement étudiants en Lettres et Sciences Humaines, à l'Ecole Normale Supérieure de Lyon, engagés dans la vie de l'Ecole, et politiquement (Verts, PS), proposent des regards croisés ou confrontés, mais dirigés dans la même direction, celle d’une société et d’un monde justes.
  • Contact
  • Retour à la page d'accueil
  • Partager ce blog

Recherche

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus